roman
   
Béton Brut

BÉTON BRUT

 

Béton Brut, mon premier roman, est désormais disponible sur Amazon, au format Kindle. C'est un polar. Donc, pour une fois, mis à part la couverture, il n'y a pas de dessins. Que du texte.

Ça se passe en 1973.
En deux mots, c'est un polar architectural. Autrement dit, il y a un mort et une énigme, mais en fait ce cadavre est un alibi, un moyen de parler d'autre chose.
Le personnage principal, le vrai, c'est Paris. Celui du début des 70's, en plein bouleversement. Le Paris des chantiers du Périphérique, du Front-de-Seine et de la Tour Montparnasse, des usines de Levallois, des gazomètres de la Plaine-Saint-Denis, des groupes maoïstes, du Programme Commun, des boites de nuit de la rue Bréa, de Saint-Germain-des-Prés et de la démolition du Gaumont- Palace.

François Vidal bosse pour une agence d'architecture. C'est son métier, mais il n'a pas toujours fait ça. C'est quelqu'un qui a des antécédents. Des antécédents de violence. Celle de la guerre d'Algérie, qu'il a vécue du côté des perdants. Ça lui a laissé des souvenirs et une certaine aptitude au combat de rue qui va lui être utile.
C'est un roman noir classique, à l'ancienne, Un polar vintage, sans tueur en série cannibale satanique. Une traversée de Paris au début des seventies.

Itinéraire : Buttes-Chaumont - Bastille - XVIIe arrondissement - Chez Castel - Boulevard Saint-Germain - Picpus - Rue du Plateau - Daumesnil - Enghien - Banlieue nord - ORTF - Au Panthéon - Bar du Thélème - La Motte-Picquet - Pigalle - Barbès - Gare de Lyon - XIIe arrondissement - Rue de Charenton - Boulevard Richard-Lenoir - Bassin de l’Arsenal - Faubourg Saint-Martin - Prisunic - Échafaudages - Porte Dorée - La Nation - La Cause du Peuple - Café des Templiers - Levallois - Gaumont-Palace - Montmartre - Au cimetière - Boulevard des Maréchaux - Saint-Ouen.

Le livre est disponible en ebook au format Kindle sur Amazon (lien ici). Prix : 2,99 euros.


Extrait 1 (Chapitre 04 : Chez Castel)

J'ai repris le boulot le lendemain, comme si de rien n'était. Heureusement pour moi, c'est pas tous les jours que je récupère un cadavre sur le chantier. Le reste du temps, il faut suivre les dossiers, vérifier que le bâtiment pousse à la bonne vitesse dans la bonne direction, et que les entreprises n’essaient pas de vous refiler de la camelote bas de gamme au tarif du premier choix.

Vers 19h, alors que je me prépare à plier les gaules et rentrer à la taule, quelqu’un entre dans mon bureau. C’est Solange. Brune, les yeux verts, cheveux courts, elle porte une sorte de combinaison blanche où s’ouvre un long décolleté en V, partiellement caché par un jeu de foulards indiens. Quand elle bouge les mains, ses multiples bracelets métalliques se mettent à tinter comme un orchestre de musique concrète.
- François, j’aurais besoin de vous. Je dois aller au cocktail Bröll chez Castel ce soir, et Roland ne peut pas m’accompagner, il est à Tunis. Voudriez-vous venir avec moi ?

Je la regarde, surpris. Solange et moi, on se croise, on se dit bonjour, il est arrivé qu’on discute un moment à table avec Roland, ou en prenant un verre en fin de journée, mais c’est bien la première fois qu’elle me demande de sortir en duo.
J’éteins la lampe, prends ma veste, et abandonne à leur sort les derniers dessinateurs, qui continuent à gratter laborieusement leurs calques, le dos plié en équerre sur les tables de l’agence.

Dans le taxi qui nous emmène chez Castel, elle m’explique que cette soirée est très importante pour elle, que Bröll, le célèbre fabriquant suédois de meubles design pop’art, sort une nouvelle ligne exclusive de ball-chair en série limitée, qu’elle doit impérativement avoir au magasin.

Castel, c’est un club caché rue Princesse, à Saint-Germain-des-Prés. Il y a un restaurant au rez-de-chaussée, mais c’est au sous-sol que ça se passe. On y accède par un escalier en pente raide, et il n’est pas rare qu’un client qui a un peu forcé sur la limonade rate une marche en descendant.
C’est elle qui me raconte tout ça. Moi, Castel, j’y ai jamais mis les pieds. Mes points de chute, ce serait plutôt les bars de Montmartre, les brasseries des Grands Boulevards, ou les petits bistros de la Porte de Clignancourt.
Le bahut nous dépose rue Guisarde, devant À La Télé, une drôle de cambuse où, moyennant vingt francs, on peut se taper la cloche en matant le petit écran.
Elle m'avait pas débité des blagues à propos de l'escalier, et il s'en faut de peu que je me prenne un gadin en arrivant. Je me rattrape in extremis au bras d'un hippy en tunique de soie, qui boit un Cuba Libre en causant dialectique révolutionnaire avec un grand binoclard.

A l'intérieur, tout est tapissé de velours rouge écarlate, et éclairé par une quincaillerie clinquante de luminaires dorés, accrochés aux murs et aux plafonds. Le patron de la boite doit avoir des prix de gros chez Jacques Cailleau. Ou alors, il a fait une razzia à Batimat.
Solange, qui est ici comme chez elle, échange des salamalecs avec toute une smala de snobs et de rupins, architectes mabouls, journalistes mondains, artistes de la jaquette et autres jobards, qui se pressent dans la boite en sirotant les cocktails multicolores habilement composés par le barman virtuose. Plus classique, je reste au whisky. Les mélanges, c'est pas bon pour moi. Je supporte mal.
Question bectance, Bröll a mis les bouchées doubles, composant élégamment un buffet de somptueuses pyramides de petits fours variés, aux couleurs astucieusement assorties à la nouvelle gamme de poufs et canapés 1973.
Solange croque une pizza miniature du bout des lèvres, puis me glisse à l'oreille :
– François, je vous abandonne cinq minutes, il faut absolument que je parle au directeur marketing de Bröll international, qui est à la table là-bas.

Extrait 2 (Chapitre 05 : Boulevard Saint-Germain)

Je traverse le boulevard, et prends la rue Saint-Guillaume. À cette heure tardive, c'est un coin désert. Le restaurant mauresque est fermé. Quelques petites lueurs filtrent encore depuis le fond de la salle, du côté des cuisines. Au croisement de la rue Perronet, juste derrière l'école des Pont et Chaussées, un chat de gouttière se débine sous une voiture.

– Alors Vidal, on couche ?
Je sursaute, et me retourne brusquement, me retrouvant face à deux loustics que j'ai jamais vus. Un grand brun avec une tronche de croque-mort, et un petit trapu contrefait, les dents en vrac et les oreilles en feuilles de choux.
– On se connait ? Je dis.
En guise de réponse, l'affreux plonge la main dans sa poche, et sort un couteau à cran d'arrêt qu'il commence à m'agiter sous le nez. C'est plus le moment de palabrer. Heureusement, j'ai gardé de bons réflexes de mes années d'Algérie. Juste quand il va me planter, je fais un bond de côté, esquive sa lame et lui balance un crochet du droit au foie. Ça lui fait tout bizarre, pourtant il tient le choc, le fumier. Je m'apprête à lui en remettre une deuxième couche, mais l'autre salopard s'est déjà glissé derrière moi, et essaie de me bloquer les bras. Je suis coincé face au coutelas du tordu. Pas le temps de faire dans la finesse. J’écrase le pied du croque-mort d'un coup de talon. Sous la douleur, il me lâche, ses osselets en compote. J'en profite pour me retourner et lui balancer un uppercut en pleine poire. Il chancèle. Je le chope par le col et lui file un coup de boule qui lui explose le pif. Un vrai méchoui.
Soudain, une brûlure au ventre. C'est l'autre hideux qui revient à la charge. Cette charogne a réussi à me faire une entaille au bide. Je recule et reprends mon souffle. Je suis le dos au mur, avec sa lame à un mètre de moi, qui se rapproche. Juste à ce moment, je vois une poubelle à portée de main. Une de ces grosses poubelles en tôle grise qui font un potin pas possible quand les éboueurs les ramassent. J'attrape le couvercle et lui jette en pleine gueule. Le nabot vacille, son couteau lui tombe des mains. Il se penche, tente de le récupérer, mais je le saisis par les oreilles, ce qui n'est pas difficile vu la taille de ses ailerons, et lui bousille la mâchoire d'un coup de genou. J'entends un craquement dégueulasse, ses chicots pourris éclatent en miettes sur le trottoir. Il a son compte.

J’ai comme l’impression qu’il vaut mieux pas trainer dans le secteur. Ces loquedus pourraient bien ne pas être venus tout seuls. Peut-être même que l'un d'eux a un flingue sur lui et est encore en état de s'en servir malgré l'avoine que je lui ai mis. Alors je fous le camp en vitesse. Coup de bol, rue des Saint-Pères, devant le Don Camilo, un taxi est en train de déposer un client venu assister au dîner-spectacle de Serge Lama à soixante cinq francs service compris. Il est pour moi. Je lui donne mon adresse, avenue Daumesnil, et m'écroule sur la banquette de la 403, vidé.

Extrait 3 (Chapitre 09 : Enghien)

Pour aller à Enghien, faut traverser toute la Plaine Saint-Denis, avec ses enfilades de murs d'usines noircis, d'entrepôts sans âge, de cheminées obliques et de voies ferrées désaffectées. Un jour que je m’étais paumé dans le secteur, je me suis retrouvé au milieu d’un quartier espagnol. Enfin un quartier, disons plutôt une demi-douzaine de rues qui se couraient après. Mais quand même, un vrai quartier, avec son église, ses troquets et son cinéma. Un petit morceau des faubourgs de Barcelone tombé un matin dans la plaine Saint Denis, et resté là, oublié, perdu, comme une valise abandonnée sur le trottoir par un voyageur distrait, et que personne n'a ramassée.
Entre la nationale et les voies de chemin de fer, des bouts de terrains inconstructibles ont été découpés en petits lopins exigus, encombrés d'appentis bricolés en planches disjointes, débris de chantiers et portières de bagnoles. C'est là que l'ouvrier communiste vient patiemment cultiver son potager étriqué, faire pousser ses salades, radis et tomates avant de regagner le foyer familial, potasser l'Humanité-Dimanche et le Programme Commun.
Bravant le froid pinçant, quelques pêcheurs irréductibles ont lancé l'hameçon dans les eaux du canal, où les rejets de mazout et d'huile de vidange dessinent de jolis arcs-en-ciel. Si la chance leur sourit, ils ramèneront ce soir une carpe blanchâtre, un poisson-chat immangeable ou un silure hideux.
La tour Pleyel surgit par dessus les toitures en sheds. Avec son revêtement rouillé en acier Corten, on a l'impression qu'elle a été construite en récupérant de vieux matériaux dans les terrains vagues et les cours d'usines. Drôle d'idée, quand même. Je suis sûr que la plupart des gens du coin sont persuadés que l'entreprise a arnaqué l'architecte, et que la tour, vieillie prématurément, est en train de se transformer en épave, bientôt bonne pour la casse.
Un omnibus passe au ralenti sur un viaduc au dessus de la rue. Une de ces michelines modernes en tôle ondulée, équipée d'un éclairage de salle d'opération et de banquettes oranges sur lesquelles on se crame le cul en hiver parce que les radiateurs sont placés juste sous les sièges.
Je coupe à travers Epinay. Changement de décor. La rue longe les barres et les blocs des cités dortoirs. Je suis bien content que Roland ne fasse pas ce genre de saloperie. Je ne vais pas prétendre que chez Lematellier, on ne fait que des chefs-d'œuvre, mais quand même, il y a des limites. Entre architectes, ils appellent ça faire du sordide. C'est tout dire. Je n’invente rien, Fernand Pouillon en parle dans ses mémoires, dommage qu'après son procès, il ait choisi de refaire sa carrière en Algérie.